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Lexico-normativité : quand les mots abîment le cerveau
Et si on parlait de lexico-normativité ? Oui, je sais, il est un peu tôt pour lire cela… et vous avez envie de scroller…
Mais la lexico-normativité est LE sujet majeur des années à venir, et il est grand temps d’aller à sa rencontre. Suivez le guide !
Neurolinguiste punk, c’est quoi ce truc ?
On me pose souvent la question. Ces deux mots suscitent de la curiosité, parfois du rejet (« trop compliqué », « encore du bullshit »). Mais ils ne laissent personne indifférent. Pourquoi ? Parce que dans un monde où tout est aseptisé, jusqu’au langage, ils osent encore dire la vérité.
Alors parlons de lexico-normativité. Deux réactions possibles : le rejet (« encore un concept à la con »), ou la curiosité (« tiens, un ovni »). Ça en dit plus sur votre rapport aux mots que sur le mot lui-même.
Quand je dis « parlons de lexico-normativité », deux réactions immédiates. Mon métier ? les anticiper.
La première : le rejet immédiat. Encore un mot trop long, trop complexe : « je n’ai ni les compétences ni l’intérêt pour aller me farcir encore un concept bullshit à la con. Au moins, vous me direz, ça change des termes en « -ing ». »
La seconde : un véritable intérêt, né de la curiosité. « Tiens, qu’est-ce que c’est que ce truc ? On dirait un ovni. Ça m’intéresse ! »
Or cette réaction en dit plus sur vous que sur le sujet traité : elle révèle votre propre rapport aux mots.
Car la neurolinguistique n’est rien d’autre que cela : savoir d’avance que les mots ne sont pas neutres. Ils ont un effet dans le cerveau de celles et ceux qui les lisent, les entendent, les reçoivent, et cet effet n’est absolument pas le même selon que je m’adresse à Bernard ou à Jean-Kévin, à une personne qui s’estime ou non légitime sur le sujet.
Nos territoires cognitifs, nos territoires de compréhension et d’intérêt, nous sont propres. Individuels. Pourtant aujourd’hui, nous ne les envisageons que dans une compréhension « collective ». (Même ce mot génère du rejet en 2026 !)
Car oui, le langage est clanique. Il permet non seulement de se situer dans une culture (c’est ma langue, c’est le pays qui le détermine), mais aussi de s’affirmer comme membre à part entière d’un clan spécifique. C’est ce qu’étudie la neurolinguistique : que signifie ce clan, et comment maintient-on son appartenance dans une société qui lisse les aspérités tout en creusant les clivages ? Nous avons cédé sur le dernier bastion qui nous restait : le langage. Ce n’est rien d’autre que 1984 de George Orwell, poussé à la sauce de l’IA.
Orwell prédisait qu’en faisant passer un dictionnaire de 60 000 items à 6 000, on annulerait la capacité à penser, à se rebeller. Aujourd’hui, dans mon métier, je vois que nous avons surtout perdu la capacité à nuancer. Normer le lexique, c’est normer la pensée.
Car ce qui n’est pas nommé n’existe pas. Ce qui n’est pas nommé n’a pas de réalité. Et si l’on retire les mots qui disent la nuance, on retire le principe même de l’humanité, de la réflexion, de la pensée, de la critique. On devient alors tout à fait binaire : c’est noir ou c’est blanc, tu es « in » ou tu es « out », tu fais partie du clan ou pas. Quand on dit « t’as la ref » ou « t’as pas la ref », il ne s’agit de rien d’autre que d’aller chercher cette notion clanique.
En travaillant pour Roméo & Colette, j’ai beaucoup étudié les territoires cognitifs, les effets des mots dans le cerveau et surtout dans les entreprises et les interactions sociales en général.
Chacun a son propre territoire et range, définit, associe au mot un sous-jacent qui lui appartient, qui appartient à son cerveau, à son passé, à son sexe, à son âge, à ses études, à son éducation. Tout cela entre en compte. Mais le clan, l’entreprise, lui imposent un message contradictoire « nos mots veulent dire cela, en tant que membre du groupe, ils doivent avoir la même signification et le même effet pour tous ».
C’est un contresens : je suis unique mais je dois lisser mes références pour les faire correspondre à celles de mon groupe, et ainsi montrer ma singularité en me définissant dans un collectif. Mais c’est la réalité de l’entreprise : chaque clan (société) a déterminé ses propres éléments de langage et devient donc de plus en plus fermé à ce qui l’entoure.
Je le constate en donnant des conférences. Dans l’industrie, on peut se moquer longtemps des éléments de langage des start-up. On peut vraiment aller chercher le ridicule de tous ces mots en anglais, de tous ces néologismes, de tout ce qui se rapporte à la tech, parce qu’on ne le comprend pas. Et plutôt que de le comprendre, on le rejette. De toute façon, je ne suis pas de ce clan-là, pas de cette famille.
La lexico-normativité, c’est en fait ce qui se joue à l’intérieur du clan, et non entre les clans. Et le meilleur exemple, ce sont en effet les start-up. Parce que c’est récent, parce qu’on est dans « la tech », dans quelque chose de profondément moderne, contemporain, disruptif, on a adopté un vocabulaire exactement à l’image de cela. Les start-up sont aujourd’hui l’un des domaines où le lexique est le plus normé. On apprend aux start-uppers qu’il faut faire un deck, et que ce deck doit suivre un modèle hyper précis et codifié : slide 1, slide 2, slide 3… On ne pense plus par le contenu. On ne pense plus par la singularité de ce que l’on propose. On ne se demande plus « à qui vais-je essayer d’expliquer ma start-up ? », mais « en tant que start-upper, quels sont les codes auxquels je dois m’astreindre ? ».
Voilà ce qu’est la lexico-normativité : des codes, non pas sociaux mais lexicaux, devenus la norme, devenus la base à laquelle on se réfère.
On ne pense plus « out of the box » : on est en plein dans la box. On écrit les mêmes slides, dans le même sens, avec les mêmes contenus, les mêmes mots en anglais. Très régulièrement, quand je travaille moi-même avec des start-up, je fais cet exercice : enlever le logo et le nom de l’entreprise, et essayer de comprendre ce qu’elle fait. Les mots ont été totalement vidés de leur sens : on parle non pas de l’essence du pourquoi, mais de ce que cela peut générer, de ce que cela peut rapporter, du monde dans lequel cela va intervenir.
Pour correspondre aux attentes que l’on croit être celles du monde dans lequel on évolue, on norme, on normatise, et l’on perd la singularité, le sens, ce qui fait justement toute l’essence d’une start-up, ou d’une entreprise en règle générale.
La lexico-normativité, ce n’est pas que tout le monde utilise les mêmes mots : c’est considérer que les codes lexicaux ont pris le pas sur la vérité. Nous vivons aujourd’hui dans une société qui n’utilise plus les mots pour dire avec justesse, mais pour dire avec codification, avec objectivation. Rendons aux mots la place qui est la leur, celle de la vérité par le langage, et nous parviendrons de nouveau à atteindre des territoires cognitifs plus forts. Nous parviendrons de nouveau à ne plus être seulement écoutés, mais entendus.
Aujourd’hui, la lexico-normativité, c’est 1984. Et, bien sûr, l’IA vient compléter le tableau. Car s’il y a bien une chose qui normatise, qui ne tolère aucune aspérité et qui fonctionne de manière totalement linéaire, c’est elle. Utiliser les mots codifiés d’un clan par une machine qui ne fait rien d’autre que les déployer selon ses propres codes, et selon ceux que l’algorithme a intégrés, c’est aseptiser l’intégralité des échanges et fermer les cerveaux en face.
Voilà le fond de la neurolinguistique : que font les mots dans les cerveaux qui les reçoivent ?
A partir du moment où le cerveau de notre interlocuteur n’est pas ce à quoi nous avons pensé en premier, mais finalement rien d’autre qu’un objectif, nous allons rater notre cible et nous retrouver face à une stratégie d’évitement cognitif : un cerveau qui se ferme complètement.
Il ne s’agit plus de clan, mais bien de relation. Le mot n’est rien d’autre qu’un outil pour entrer en relation avec l’autre. C’est cela qu’il nous faut retravailler.
Penser non pas à nous, mais à l’autre. Ne pas nous définir dans les codes du clan, mais s’ouvrir à celui qui n’en fait pas partie, pour qu’il soit capable de nous comprendre.
Il devient très urgent de remettre l’autre dans le langage, de ne pas parler pour correspondre à nos codes, mais pour créer de la relation avec notre interlocuteur.
Supprimer la nuance, la considération de la singularité de l’autre, se refermer sur des éléments de langage vides de sens… La lexico-normativité, mot barbare s’il en est… est également un comportement barbare !
Rendons au langage la place qui est la sienne : être le seul et unique outil commun à tous, la seule et unique manière de travailler et de vivre ensemble ! Osons « dénormer », osons parler pour de vrai à un interlocuteur que nous considérons… pour de vrai !
Neurolinguiste punk | Auteure et conférencière |
Fondatrice de Roméo & Colette et Oxymore and More
